Report
Préhistoire de l'invasion du manga en France
Si la bande-dessinée japonaise peut être appelée ainsi et considérée comme un parent de nos BD franco-belges et des comics depuis la modernisation opérée par Osamu Tezuka sur ce média après la deuxième guerre mondiale (Tezuka étant lui-même plus influencé par la notion de mouvement du cinéma d’animation disneyien que par les comics), il faut attendre plus de 25 ans pour en voir arriver les premiers exemples en français.
Passés totalement inaperçus en 1969 et publiés sans aucune licence, on peut trouver 7 planches de Bushidou Muzanden d’Hiroshi Hirata dans le Budo magazine europe, revue consacrée à la pratique du judo (pour les plus curieux, l'intégrale des pages est disponible en ligne ICI).
Après un entrefilet dans Phenix n°5, ce qui est probablement le premier article consacré au manga est écrit par Claude Moliterni avec l’aide Kosei Ono pour la revue d’étude Phenix n°21 et laconiquement intitulé La bande dessinée japonaise, avec deux pages de texte et 14 pages de mangas divers. Beaucoup d’images mais pas de légendes aux documents envoyés par Kosei Ono. On y cite Osamu Tezuka qui publie dans le Sankei Shimbun Blue Triton (la série est sortie depuis en français chez sous le titre Triton). Une première tentative courageuse mais avortée faute de connaissances du sujet. Les mêmes auteurs seront responsables de la portion consacrée au Japon dans le volumineux ouvrage L’histoire mondiale de la bd, Horay, 1980.
Plus personne à ma connaissance ne refera de tentative d’article sur le manga dans une revue d’étude avant 1985 et les cahiers de la bd n°64, revue éditée par Glénat (déjà eux). Thierry Smolderen puis Masahiro Kanoh écriront une demi douzaine d’articles dans la revue (n° 64, 71, 72, 73, 74, 80, 86). On est encore loin des premiers référentiels en français comme celui de Thierry Groensteen, L'Univers des Mangas, mais la distance se raccourcit entre l’Europe et le Japon.
Du côté des BD traduites, qu'en fut-il ?
En 1979, paraît Le Cri qui Tue, première revue introduisant de la bande dessinée japonaise en France et publiée par Atoss Takemoto. Les 6 numéros du Cri qui Tue nous laissent entrevoir les œuvres de différents maîtres-mangaka : Saito, Ishimori, Matsumori, Tatsumi, Tezuka, Ueda. La revue, hélas, manque de professionnalisme et le choix des œuvres publiées est contestable et mal lettré. La revue se hisse difficilement plus haut qu’un fanzine actuel et manque cruellement de rédactionnel. Atoss Takemoto se fendra de quelques articles sur le monde de l’édition au Japon mais lui-même expatrié en Suisse manque de contacts et de connaissances sur l’actualité japonaise et cela ce ressent. La revue nous laisse avec quelques épisodes de Golgo 13 de Saito (dont une partie publiée depuis par Glénat), divers histoires courtes de Tatsumi (dont la plupart reprises en album par l’éditeur vertige graphic) et de Demain les oiseaux de Tezuka (paru en 2006 chez Delcourt) ainsi que de quelques centaines de pages de Sabu & ichi (Sabu to khi torimono bikae) de Ishimori, , le célèbre auteur de Cyborg 009, restée inédite en album jusqu'à ce jour. Les couvertures peu engageantes décourageront le lectorat potentiel de s’y engager et les reports de parution et les problèmes de diffusion finiront par miner une initiative qui allait en s’améliorant (le dernier numéro, le 6, est entièrement consacré à Sabu & ichi et peut passer pour une édition brochée d’assez bonne qualité).Le Cri qui tue reste une documentation précieuse pour l'amateur éclairé qui voudrait se plonger plus vastement dans le manga des années 70.
À noter qu'il existe au moins 2 éditions différentes du N°2. La première a un dos agrafé et un prix de 10FF en couverture, l'autre un dos carré et un prix de 16FF. Je ne connais que les éditions à dos carré pour les N°3 à 5. Ces ouvrages sont devenus extrêmement rares et une côte de 12 ou 15€ pour un exemplaire en bon état n'est pas excessif.
Toujours en 1979 et en collaboration avec Kesselring, Atoss Takemoto propose en album une aventure de Sabu & Ichi de Shôtarô Ishimori: Le vent du nord Est comme le hennissement d'un cheval noir. L'action se déroule au 18ème siècle. Sabu et Ichi sont un détective et un vieux maître en arts martiaux aveugle. L’enquête à laquelle ils sont confrontés est une sombre histoire de vengeance familiale, teintée de fantastique. Le scénario est intéressant, le dessin, bien que hâtif, sait rendre une atmosphère sombre et l'ensemble fait penser à un polar de «série noire» adapté dans le Japon féodal.
«Youpi, un premier album de manga en français!» me direz-vous. La déception est pourtant bien là. L’histoire est vraiment très intéressante mais le format broché plus grand que la plupart des BD franco-belge est une aberration, le manque de rédactionnel dont on pouvait se plaindre sur Le cri qui tue se retrouve ici par une absence de présentation de l’auteur ou de l’édition de la série au Japon. On a tout juste droit à un portfolio d’illustrations d’Ishimori, mais c’est fort peu pour un album dont la couverture dissuaderait déjà pas mal de vaillants lecteurs.
Premier effet du succès des dessins animés en France, en 1982, les éditions Télé-Guide publient Candy Candy de Mizuki et Igarashi, dans le pocket Candy. Derrière les couleurs criardes ajoutées par l'éditeur se cache une des séries classiques du shojo et une lecture agréable qui ne peut que plaire aux amateurs de grands sentiments. Cette édition aurait été un bon substitut à l’introuvable édition des presses de la cité si elle ne s’arrêtait au n°12 sans finir la série et si la traduction n’était très approximative. Dommage encore une fois.
1982 marque aussi la sortie de deux albums présentant des BD japonaises avec un point commun, Hiroshima:
Gen d'Hiroshima, de Keiji Nakazawa, aux humanoïdes associés collection autodafé, histoire d'un enfant d'Hiroshima pris dans la tourmente nucléaire. La série est devenue très connue chez nous par divers tentatives de publication, on peut citer Mourir pour le Japon en 1990 chez Albin Michel et l’édition complète et, je pense, définitive de Vertige graphic parue entre 2003 et 2007. Cette première édition de Gen d'Hiroshima aux humanoïdes est de bonne qualité mais n’est évidemment pas aussi complète que la version de Vertige graphic préfacée par Art Spieglmann (auteur de la série Maus sur l’holocauste juif).
Que dire sur l’album Hiroshima de Yoshihiro Tatsumi paru chez Artefact. Il s'agit de la réunion de deux courtes histoires au scénario d’un intérêt limité. La première s’attache à la représentation du Japon après la bombe et la seconde histoire sur la cérémonie de commémoration de la chute de la bombe prise sous l’angle médiatique. Le dessin de Tatsumi est malhabile et fort dépouillé, ce qui offre, par là même, assez peu de plaisir de lecture.
Georges Bielec, le PDG d'Elvifrance (éditeur spécialisé dans la bd de gare italienne, donc plutôt gore et pornographique) découvre le manga au cours d'un voyage touristique. Revenu en France, il décide de lancer la publication en français de quelques seinen orientés vers l’érotisme.
Il monte une autre société d'édition, Idéogram, pour se libérer des contraignantes légales auxquelles étaient soumises les éditions Elvifrance. Deux revues sont publiées en 1985.
Tout d'abord il y a Mutants qui contient uniquement Androïde de Kazuo Koike (aussi scénariste de Crying freeman et Lone Wolf and Cub) et Sesaku Kanô. Androïde n'est en rien une série bas de gamme.
La série met en scène un spécialiste des robots d’apparence humaine. Le personnage, complexé par son impuissance sexuelle s’est dédoublé d’une personnalité disposant de remarquables facultés physiques mais qui se voit comme un androïde. Ayant choisi la liberté, éternel errant passant d'une femme à l'autre, le robot/héros de la série vit des aventures à tendance policière/espionnage dans une Amérique de fantaisie tel Bill Bixby dans la série TV Hulk. Par delà quelques fautes dues à la rapidité d'exécution, Androïde est une série qui, sans être exceptionnelle, se lit sans déplaisir. Le tout fait 11 tomes de 180 pages chacun soit prés de 2000 pages d’un manga totalement ignoré aujourd’hui.
Toujours aux éditions Idéogram, dans le magazine Rebels, on pouvait lire, parmi bon nombre de BD sans intérêt, une série intitulée Scorpia. Il s'agit d'une série policière se déroulant à New York, dont l'héroïne, Gill Landy, est agent de police au commissariat du 20ème District et a la particularité d'avoir une rose tatouée sur le pubis. L'ensemble est d'une rare noirceur - le suicide, par exemple, est ici un thème omniprésent - et l'on en aurait volontiers lu davantage d’autant que ces magazines sont extrêmement difficiles à trouver actuellement.
Les deux revues disparaissent en janvier 1986, victimes encore une fois d’un public pas attentif et peu attiré par ce genre de couvertures. J’ai mis les plus « soft » que j’avais, je vous laisse chercher les autres.
Un ouvrage broché intitulé Les secrets de l'économie japonaise en bandes dessinée illustré par Shôtarô Ishimori est publié par Albin Michel en 1989. Il s'agit du premier tome d'une série inachevée qui devait en compter 4. Voici un résumé:
"1980, une crise financière sans précédent secoue le pays du soleil levant. Dans la tourmente, deux hommes d’affaires amis et concurrents vont vivre et subir cette crise qui touche tous les aspects de l’économie du pays, automobile, pétrole, vie courante, hausse de la monnaie etc ...".
Le propos est complexe mais traité par l’exemple dans des histoires courtes qui démontent les mécanismes de l’économie internationale. C’est à la fois très intéressant et plutôt pédagogique mais ce n’est absolument pas une lecture divertissante.
Voici donc un bel historique d’échecs commerciaux en série, de tentatives avortées, de bonnes volontés non récompensées à l’époque, mais aussi une occasion de réhabiliter un certain nombre d'acteurs qui ont cru dans le manga bien avant la brèche, que dis-je, l’avalanche provoquée par Akira, le film.
Quelle explication à donner sur les raisons du succès des mangas chez nous depuis Akira?
L’incursion du manga s’est faite par un autre média. Il est indéniable que le dessin animé a été un vecteur primordial à la popularisation des personnages. Contrairement au manga, l’animé a été, pour des raisons pratiques et économiques, un produit de choix à offrir dans les émissions pour la jeunesse. Antenne 2 et FR3 ont diffusé depuis le début des années 70 des dessins animés tel que Prince saphir, Calimero ou Maya l’abeille et c’est dans récré A2 que la première brèche à été ouverte avec Goldorak. Toutes les chaines vont participer à cette profusion d’animés, y compris les nouvelles comme La 5 et Canal+.L’offensive est longue (Candy, Albator, Princesse Sarah, Jane et Serge, Olive et Tom, Max et compagnie et bien sûr Dragon ball en 1989) et l’image des productions japonaises en a pâtie par des horaires de diffusion totalement aberrants et un surcroit de séries violentes.
C’est au moment où la vague anti-manga fait rage en France que, par le biais des États-Unis, nous arrive toute la production japonaise que nous attendions.
Là-bas aussi, un certain protectionnisme a sévi à la télévision, favorisant le marché de l’animé en vidéo. Des éditeurs financés par la vidéo et puis les sociétés mainstream (publiant du super-héros) comme Marvel développent le marché du manga sur le sol américain. Sous l’impulsion de Frank Miller et son Ronin, on traduit Lone wolf & cub chez First, Eclipse comics lance simultanément Mai, the psychic girl, Area88 et Legend of kamui et s’associe à Viz qui devient Viz comics, publiant entre autres Crying freeman.
Marvel, par une sous-collection nommée Epic, publie Akira. Avec l’appui, d’une bonne campagne médiatique, Akira, le film, fait le tour du monde et Glénat qui fait campagne pour le manga depuis le milieu des années 80 avec sa revue d’étude, Les cahiers de la BD, lance la publication en librairie d’Akira le manga avec les couleurs de l’éditions US dans une version semblable à celle de Marvel-Epic. L’arrivée d’Akira relance l’activité des revues d’études et des fanzines comme Animeland et Mangazone se créent et propagent la bonne parole auprès des cohortes d’initiés.
Le barrage avait cédé et la voie était libre pour le déferlement de séries, d’abord connues comme Dragon ball ou City hunter puis avec de l’audace pour des auteurs et des séries plus adultes comme L’homme qui marche, Le trou bleu, Spirit of wonder ou encore Monster. La liste n’est pas exhaustive et vous y mettrez ce que vous voulez.
Une histoire qui finit bien en somme…
Sources:
Mutakira ainsi que l’article de Bob Flash pour Mangazone qui y est retranscrit.
Gamekult, qui m’a offert un appui contextuel pour cet article.
Japon - Canalblog pour les illustrations des seules images qui me manquaient.
Dossier réalisé par né un11septembre. Mise en ligne le 28/11/2008.
© 2008 Manga-news.com
Enigma
D'où vient cette réplique ?
"Mon nom est Ergo Proxy. Celui qui apporte la mort."
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