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ITÔ Junji 伊藤潤二

Artists Authors Writers

Interview

Invité Festival d'Angoulême, en 2015, le célèbre mangaka Junji Itô était de passage à Paris quelques jours avant l'ouverture du salon. Au terme d'une journée riche pour l'auteur, en interviews et en dédicaces dans la capitale, nous avons eu l'opportunité de le rencontrer le soir venu, pour un entretien très riche sur l'ensemble de sa carrière, de Tomie jusqu'à sa Yûkoku no Rasputin, en passant par Spirale et ses autres récits d'horreur.
    
   
   
 
Bonjour et merci de nous accorder cette interview. Pour commencer, pouvez-vous nous parler de vos débuts ? A l'origine, vous vous orientez vers une formation médicale, comment avez-vous changé de voie ?
Effectivement, j'ai suivi des études en médecine et je suis même devenu prothésiste dentaire. Plus que l'aspect médical, c'est le côté travail manuel, la conception « plastique » qui me plaisait. Malheureusement, je suis atteint de problèmes de circulation sanguine au niveau de mes mains, ce qui ne me permettait pas de travailler assez vite. A bout de deux ou trois ans, je commençais à me dire que je n'étais pas fait pour ce métier.
 
En parallèle, j'ai toujours été fan de manga, et je lisais notamment le Gekkan Halloween, magazine de prépublication destiné à un public féminin, spécialisé dans les histoires horrifiques, qui était édité par Asahi Sonorama (entre 1986 et 1994, ndlr). Un jour, cette revue a lancé un nouveau concours de découverte de jeunes auteurs, le Prix Kazuo Umezu, dirigé par l'auteur éponyme. Je me suis dit que c'était l'occasion de tenter ma chance dans ce milieu, et j'étais très motivé par l'idée d'etre lu par M. Umezu. J'ai donc proposé une histoire, et j'ai été retenu en tant que lauréat... mais à la dernière position ! C'est ainsi qu'a débuté ma carrière.
   
  
Qu'est-ce qui vous a inspiré dans les œuvres de Kazuo Umezu ?
C'est un ensemble de choses, principalement son style graphique, que j'apprécie particulièrement. Mais aussi l'originalité de ses histoires : M. Umezu a développé des idées plus folles les unes que les autres !

                                      
  
Beaucoup de mangakas débutent comme assistants, êtes-vous également passé par cette étape ? 
Non, je me suis directement lancé sans passer par là. Cependant, je me suis basé sur différents ouvrages didactiques sortis à l'époque, qui expliquaient les ficelles du métier de mangaka. Parmi eux, il y avait un livre de Shotarô Ishinomori, et un autre signé par Osamu Tezuka.
   
  
Parmi vos thèmes de prédilection, on retrouve notamment les déformations physiques, la folie humaine, et l'incursion de l'irrationnel dans des cadres réalistes. D'où vous vient l'attirance pour ces thématiques ?
Concernant les déformations physiques, je pense que cela apporte un aspect horrifique, surtout lorsque cela touche à des êtres humains. Je ne trouve que peu d'intérêt à représenter cela sur des animaux, c'est moins impressionnant, il n'y a pas d'identification. La peur vient de la désacralisation des corps, ce qui fait que je mets plus en avant les bouleversement physiques plutôt que psychiques. Mais ces deux thèmes finissent par se rejoindre, car quand le corps ou le monde est en proie à des phénomènes aussi iréels, le seul moyen d'y survivre est de plonger dans la folie. Cela peut paraître surprenant, mais je comparerais ça à l'amour : lorsque l'on est amoureux, notre perception du monde change et l'on sombre quelque part dans une forme de démence ! (rires)
 
Concernant l'incursion de l'irrationnel, j'ai lu beaucoup d'oeuvres fantastiques et de science-fiction dans ma jeunesse. C'est donc devenu, quelque part, un réflexe de lecteur, et par extension, un réflexe d'auteur.
   
    
En ce moment, êtes-vous inspiré par de nouvelles thématiques, ou de nouveaux artistes ?
Actuellement, non. Les auteurs qui ont attiré mon attention par le passé sont un peu moins prolifiques aujourd'hui, comme Katsuhiro Otomo ou Kazuo Umezu. Il ne reste guère que Daijiro Morohoshi qui continue à travailler plus régulièrement, ou encore Shigeru Mizuki  qui tient encore la plume à plus de 90 ans ! (rires) Même si de ce que j'en sais, il est majoritairement épaulé par l'un de ses assistants. 
  
Vous imaginez-vous, vous aussi, de continuer à dessiner à cet âge-là ?
Si j'en ai encore la force, oui, bien sur ! (rires)
                                   
  
Dans vos histoires,  on retrouve souvent des archétypes de personnages, notamment des jeunes femmes au visage fin et aux longs cheveux noirs et lisses. Est-ce pour vous le type de personnage idéal pour de genre de récit ?
En fait, c'est tout simplement mon style de femmes ! (rires)
   
  
Quelle est l'importance de la présence de la beauté dans vos œuvres ? Est-ce pour mieux contraster avec l'horreur de vos histoires ?
Je ne sais pas si j'y accorde vraiment une place importante... j'aime dessiner de jolies femmes, tout simplement. Mais effectivement, il y a ce contraste qui apparaît, presque de manière intuitive. 
  
   
Généralement vos œuvres horrifiques sont très courtes, et même quand elles sont longues elles sont souvent divisées en petites histoires (comme dans Spirale). Vous sentez vous plus à l'aise dans ce type de format court ?
Je ne réfléchis pas forcément au format, mais les histoires sont souvent courtes au moment où j'y réfléchis, bien avant de les poser sur papier. Généralement, je trouve une idée assez percutante, et j'essaie de faire grossir une intrigue autour d'elle au maximum... sans pour autant impliquer une autre idée majeure en même temps. Et si je n'arrive plus à étendre le sujet, je m'arrête avant de me disperser.

                     
   
   
Est-ce une manière de faire du tri dans toutes les idées que vous pouvez avoir en tête ?
En effet. Je rajouterai de même qu'il faut savoir gérer ses personnages. Certains mangakas vont construire leur intrigue à partir des personnages, dont ils vont consolider la personnalité, avant de les mettre en scène dans diverses situations. Comme je pars d'abord de l'idée motrice, j'ai du mal à faire avancer mes personnages sur beaucoup de péripéties, d'où une fois encore le fait d'avoir des récits assez courts.
   
   
Trés souvent, vos nouvelles horrifiques se terminent sans que les personnages n'aient trouvé une réponse ou une solution à leur problème. Pire, pour le lecteur on les quitte souvent alors qu'ils sont en train de sombrer de plus en plus. Pourquoi ces choix ? 
C'est dans ma façon d'être, mon caractère ! (rires) J'affectionne les fins violentes, un peu vicieuses. 
    
    
Plus simplement, pour vous, qu'est-ce qui fait une bonne œuvre d'horreur ?
Pour moi, ce qui importe avant tout, c'est l'atmosphère. Si j'arrive à retranscrire sur papier l'ambiance horrifique que j'ai en tête, alors il s'agira d'une histoire efficace. 
   
  
Dans le genre horrifique, il y a plusieurs écoles, notamment des œuvres jouant avant tout sur le gore. Que pensez-vous de ce type de récit ? Pourriez-vous aller vers ce genre ?
Ce n'est pas vraiment ce que j'affectionne. Après, si l'intrigue me pousse à des représentations explicites, à montrer des tripes par exemple, je le ferai, tout en évitant d'en faire trop. Mais je n'irai jamais jusqu'à faire un manga précisément dans ce genre.

                               
  
L'une de vos héroïnes les plus emblématiques est l'énigmatique Tomie. Comment est né cet inquiétant personnage ?
J'étais parti de l'idée suivante : qu'est-ce qui se passerait si l'une des personnes que l'on connaissait revenait d'entre les morts avec un visage complètement déformé ? C'est la base de la réflexion qui a conduit à la création de Tomie.
   
  
Que pensez-vous des multiples adaptations cinématographiques de cette œuvre ?
En fait, il n'y a qu'un seul critère qui m'intéresse dans les adaptations : savoir si l'on choisira de belles actrices pour représenter mes héroïnes ! (rires)

              
   
Etes-vous impliqué à un certains niveau dans ces adaptations ? Dans le choix des comédiennes, justement ?
Oui, on vient souvent recueillir mon avis sur les scénarios des adaptations, sans même attendre que j'en fasse la demande. Je ne supervise pas le choix des actrices, même s'il m'arrive de présenter quelques requêtes ! Mais après, ce sont des problèmes d'agences, de disponibilités,... et au final, je ne sais même pas si mon avis est encore pris en compte ! (rires)
La seule exception, c'est pour le tout premier film. A l'origine, la comédienne Miho Kanno devait jouer un rôle secondaire, une jeune femme un peu méchante. Mais je l'ai repéré et j'ai demandé à ce qu'elle prenne le premier rôle, celui de Tomie.
  
Du coup, est-ce votre film préféré ?
Oui, je pense ! (rires)
   
  
En 2010 vous avez dessiné une oeuvre qui sort beaucoup de votre registre habituel : Yûkoku no Rasputin, un thriller policier/politique en 6 tomes sur un scénario de Takashi Nagasaki. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur  cette collaboration ? 
En réalité, c'est un peu plus compliqué que ça : cette histoire est basée sur un livre de Masaru Sato, un ancien diplomate japonais qui a beaucoup voyagé dans le monde, et qui a par la suite écrit ses expériences. L'éditeur Shôgakukan est alors venu me proposer d'en faire une adaptation en manga. Je devais alors collaborer avec M. Sato, mais nous n'arrivions pas à nous accorder sur l'angle d'écriture. M. Sato s'intéresse davantage à la transpositions de faits réels qu'à l'écriture de fictions.  Le projet en est resté là, jusqu'à ce que M. Nagasaki, vienne s'en mêler. Il a présenté sa version du scénario, faisant le compromis entre réalité et fiction. Il était beaucoup plus aisé de travailler avec M. Nagasaki, qui connaît bien le monde du manga (pour travailler comme éditeur et coscénariste de Naoki Urasawa, ndlr).
   
Pensez-vous à l'avenir faire d'autres collaborations avec d'autres scénaristes ?
Si l'histoire me plait, oui, pourquoi pas ?

                                  
  
  
Est-il déjà arrivé que vos éditeurs vous posent des limites/trouvent que vous allez trop loin ?
C'était le cas surtout à mes débuts, lorsque je connaissais encore peu le monde du manga. Mon éditeur de l'époque m'a rapidement mis en garde sur le fait d'éviter des contenus pouvant porter à confusion, comme le fait de mettre en scène des personnes malades par exemple. Une fois ces restrictions établies, il n'y a plus eu ce genre de discussions, car je m'impose naturellement ces limites-là.
Après, comme toute relation entre auteur et éditeur, il arrive que certaines de mes idées soient refusées car pas assez pertinentes, car l'humour ne fait pas mouche,... mais ces critiques sont toujours émises ans le but d'améliorer mes histoires.
  
Certaines de vos histoires ont-elles été refusées en bloc ?
Oui, cela m'est arrivé quelquefois, et même encore très récemment ! (rires)
   
   
Pour finir, pouvez vous nous dire quelques mots sur votre projet en cours ou a venir ?
Actuellement, avec les éditions Shôgakukan, nous travaillons sur la biographie d'Osamu Dazai, un romancier de la première moitié du 20ème siècle, et plus particulièrement de son récit autobiographique, Ningen Shikkaku (déjà à l'origine de deux adaptations manga, La Déchéance d'un homme et Je ne suis pas un homme, ndlr).
   
   
Remerciements à Junji Itô, à son interprète et à ses éditeurs pour l'organisation de cet entretien.

MN Actus
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