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Manga Interview - Gengoroh Tagame

Samedi, 20 Mai 2017 - Source :Rubrique interviews

Cette année, le Festival International de la Bande-Dessinait d'Angoulême accueillait un mangaka qui a su marquer le lectorat français en 2016 : Gengoroh Tagame. L'auteur de la série Le Mari de mon Frère, œuvre aussi dans la sélection officielle du festival et gagnante de notre tournoi seinen 2016, est venu rencontrer ses lecteurs durant les quatre jours, s'adonnant à des conférences et séances de dédicaces. Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le chaleureux mangaka qui s’est livré à propos de sa série et des messages qu'il a cherché à véhiculé.


Bonjour M. Tagame. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Qu'est-ce qui vous a amené à exercer le métier de mangaka ?

Gengoroh Tagame : Je dessinais beaucoup étant petit, pas forcément des mangas mais je dessinais et j'ai naturellement continué en prenant de l'âge. J'ai ensuite dessiné des mangas érotiques gays, qui ont été publiés sans difficulté, tout en fréquentant une université d'art. En fait, je n'ai jamais eu comme objectif d'être mangaka, j'étais designer mais je réalisais des illustrations et des mangas gays en parallèle. De fil en aiguille, c'est le manga qui a pris le plus d'importance dans mon travail, j'étais devenu mangaka à part entière. J'ai donc laissé tomber progressivement mon boulot de designer.


Les éditions Akata mettent aujourd'hui les projecteurs sur vous grâce à votre manga Le Mari de mon Frère, mais nous vous connaissions déjà par vos œuvres érotiques gays. Comment ressentez-vous le fait d'être publié dans l'hexagone, et notamment le fait que votre travail ait séduit au point que Le Mari de mon Frère soit dans la sélection officielle d'Angoulême 2017 ?

Gengoroh Tagame : La France est le premier pays en dehors du Japon à avoir publié mes mangas érotiques gays. C'est aussi en France où j'ai exposé pour la première fois mon travail, ça a marqué ma carrière donc j'ai un sentiment très fort envers ce pays. Naturellement, j'étais heureux lorsque j'ai appris la publication du Mari de mon Frère en France. En tant qu'auteur professionnel, j'ai confiance en mon histoire lorsqu'un ouvrage est publié. Le fait que ma série soit dans la sélection officielle d'Angoulême 2017 confirme cette impression, ça prouve qu'il y a un message qui est correctement véhiculé dans mes œuvres.




Le Mari de mon Frère parle d'homosexualité, d'homophobie et de différence. Vous avez déjà dessiné des mangas érotiques gays mais cette fois, vous traitez l'homosexualité au sein même de la société. Comment vous est venue l'idée de cette série qui reste différente de celles que vous avez dessiné auparavant ?

Gengoroh Tagame : Dans mes œuvres homo-érotiques, j'extériorise des choses très intimes liées à mon homosexualité. Étant donné la revue qui allait publier la série, je devais adapter mon sujet au lectorat. J'ai donc écarté l'expression de mon intériorité pour développer un sujet en rapport avec la société. Ça m'intéressait de voir comment je pouvais exprimer le sujet de l'homosexualité dans un autre contexte et le connecter au thème de la société.


Par rapport à l'idée de l'homosexualité au sein de la société, on voit que chaque chapitre va exploiter le sujet sous un angle différent. Pour décortiquer ces thèmes, vous appuyez-vous sur des situations que vous avez personnellement vécues ou observées ?

Gengoroh Tagame : En fonction de son succès, un manga peut être plus ou moins long. Dans mes plans originaux, j'avais simplement pensé le personnage de Mike pour que la série se déroule autour de lui. Dans ce schéma, les autres personnages n'existaient pas et la série ne devait comporter que deux tomes. Comme Le Mari de mon Frère a rencontré le succès, il a été décidé de faire durer la série un peu plus longtemps, et j'ai pu introduire d'autres personnages qui m'ont permis d'exploiter le sujet de l'homosexualité.

Dans le tome deux apparait le personnage de Katsuya, et c'est vrai que nous avons rarement vu, dans un manga, un jeune garçon qui se questionne sur sa sexualité et qui ne sait pas à qui se confier. Selon moi, c'est important de montrer ce genre de personnages car ce n'est pas quelque chose dont les gens ont conscience bien souvent. J'ai pu me trouver dans cette situation il y a des années, donc ça me paraissait essentiel d'en parler.
Le personnage qui apparait dans le troisième tome est aussi très intéressant car il représente une situation commune au Japon. Certains homosexuels japonais n'envisagent pas de faire leur coming-out car ils n'en ressentent pas le besoin. Développer différents portraits permet à mon manga d'être plus complet, d'autant plus que je n'apporte aucun jugement de valeur dans mon intrigue. Je montre des réalités, je ne m'appuie pas sur un témoignage en particulier mais je retranscris des situations vécues par de nombreuses personnes homosexuelles au Japon. Mes intrigues sont inspirées de réalités en générales, mais pas de personnes concrètes.



Le Mari de mon Frère entretient un ton très juste par rapport à l'homosexualité. On ne ressent jamais d'intentions moralisatrices, ce qui permet au discours d'être particulièrement touchant. Il nous amène à réfléchir sur le sujet tout naturellement. Comment parvenez-vous à manier cette justesse de ton ?

Gengoroh Tagame : Je ne peux pas vraiment expliquer comment j'ai fait pour trouver cet équilibre. Néanmoins, dessiner un manga où je développerais des jugements de valeurs, sur les comportement hétérosexuels par exemple, n'aurait aucun sens. D'abord par rapport au lecteur, lui faire la morale pourrait le braquer donc la démarche serait stupide. Et de manière général, imposer une morale n'enrichirait personne. Le mieux reste que chacun soit capable de réfléchir par soi-même.

Dans Le Mari de mon Frère, je montre et j'explique des situations que les gens ignorent parce qu'ils ne sont peut-être pas assez instruits sur le sujet. Et ce n'est pas du tout péjoratif de dire ça, c'est juste que la majorité des individus ne sont pas au courant de ces faits. Ma démarche est donc de donner les informations pour que chacun puisse réfléchir, j'ai ensuite suffisamment confiance en mes lecteurs pour qu'ils puissent penser par eux-même. On me dit parfois que ma série est bien car elle agit comme un livre scolaire, mais je pense que ce n'est pas du tout le cas. Dans un livre scolaire, on impose souvent un raisonnement comme une vérité absolue mais ce n'est pas du tout le propos de ma série. Je donne les informations, et c'est à chacun de se faire sa propre opinion après avoir pris du recul.


Les personnages du Mari de mon Frère sont très attachants, on a aussi l'impression qu'ils sont ancrés dans la réalité. Loin d'être stéréotypés, ils paraissent tout à fait naturels. Comment pensez-vous vos personnages ?

Gengoroh Tagame : Mon objectif initial était de créer trois personnages, pensés d'une certaine manière mais qui peuvent rentrer dans certains stéréotypes : Yaichi est un individu hétérosexuel banal, Kana est la petite fille très mignonne et innocente, et Mike, de mon point de vue, est une personnalité gay assez classique. Le fait qu'ils soient stéréotypés à leur manière n'est pas vraiment un problème car à côté, il y a la manière dont les personnages agissent. Dans le processus de création, il y a toujours une part d'improvisation où les personnages bougent d'eux-même. Dans le Mari de mon Frère, je veux parler de la subtilité des sentiments humains et des individus, mon objectif n'était pas de faire une série trop dramatique, ce qui aurait pu être le cas de l'épisode avec Kazuya. Mon objectif était de développer un quotidien comme chacun peut le vivre, c'est à dire avec des petites choses étranges qui peuvent venir chambouler la vie de tous les jours. Je ne voulais pas perturber cette ambiance et à mon avis, ce sont les personnages qui font naturellement avancer l'histoire plutôt que les événements. C'est dans cette optique que j'ai démarré cette série, entendre cette question me fait plaisir car ça signifie peut-être que j'y suis parvenu.




Un thème se construit doucement dans l’œuvre, celui de la famille. Le tome trois est d'autant plus marquant à ce sujet que l'ex-femme de Yaichi utilise volontairement ce terme pour designer le groupe de personnages principaux. Sa vision de la famille est d'ailleurs sans barrières ni tabou, au schéma non prédéfini. Est-ce que la Famille est une thématique importante à vos yeux ?

Gengoroh Tagame : Effectivement, c'est un sujet important pour moi. Comme la série devait faire initialement deux tomes seulement, je ne pensais pas pouvoir aborder ce sujet mais grâce au succès qui lui permettra de faire quatre volumes au total, j'ai pu développer ce thème. J'ai ainsi pu traiter le sujet de manière intégrale, comme j'espérais le faire à l'origine.


Le Mari de mon Frère s'achèvera donc dans le prochain tome. Redoutez-vous les au-revoir avec cette famille si attachante ? Et est-ce que la fin prévue était celle que vous imaginiez à la base ?

Gengoroh Tagame : Tout à fait, la fin sera la même que celle que j'avais prévu au départ. Je suis néanmoins très content d'avoir pu développer la série plus longtemps que je ne l'espérais au début. Ça fait un moment que je travaille sur le Mari de mon Frère et que je vis avec les personnages en les dessinant. Je suis très content de pouvoir faire la fin prévue et d'avoir pu œuvrer sur la série aussi longtemps, mais le fait qu'elle s'achève bientôt me rend aussi un peu triste. C'est un sentiment très complexe...




L'homosexualité est un sujet peut-être de moins en moins tabou, il s'ancre plus facilement dans la pop-culture comme nous l'a montré Yuri on Ice !!!, un anime récent. Pensez-vous que c'est un sujet dont on parle plus et dont certains ont aussi moins peur d'une certaine manière ?

Gengoroh Tagame : Je ne pense pas que l'homosexualité ait été un sujet complètement tabou dans l'histoire de l'art. C'est un thème qui existe depuis très longtemps dans le manga et dans de nombreuses œuvres classiques comme MW d'Osamu Tezuka, ou Kaze to Ki no Uta de Keiko Takeyama. Il a aussi été traité dans le cinéma et la littérature, ce sont des thématiques très "classiques". L'homosexualité existe depuis longtemps, par exemple en Grèce durant l'époque Antique avec la représentation du corps masculin parfait. A l'époque, la vision de l'homosexualité passait par la représentation de la beauté du corps. C'était l'un des premiers schémas. Puis il a évolué, conformément à l'Histoire, pour s'orienter vers le sujet de la souffrance vécue quand on est homosexuel, c'est le deuxième pattern classique. Un des exemples très récurrents est l'histoire d'un homosexuel tombant amoureux d'un hétérosexuel, c'est synonyme d'amour impossible.

Ce sont des schémas déconnectés de la réalité. Mais traiter le sujet par rapport au quotidien, en s'éloignant de certaines structures narratives, est beaucoup moins commun. Dans Yuri on Ice !!! par exemple, il y a cette histoire d'amour entre deux garçons mais dans un tout autre univers, celui du patinage artistique. Mais là aussi, c'est en dehors de notre quotidien, de notre réalité. Ça complète les choses mais ça n'est pas naturel, tout comme la recherche du beau ou la souffrance des homosexuels des œuvres dramatiques. L'homosexualité a donc toujours été présente dans les œuvres, le sujet n'a même pas tant évolué je pense puisqu'on ne trouve pas beaucoup de titres qui s'intéressent au quotidien.


Interview réalisée par Takato. Remerciements à M. Tagame pour ses réponses et sa gentillesse, à ses éditrices Mme Takahashi et Mme Nambu des éditions Futabasha, et à Bruno Pham des éditions Akata pour l'organisation de la rencontre et son interprétation.




commentaires

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Sympa à lire !

Ca devait être une belle rencontre !

Dharma

De Dharma [642], le 22 Mai 2017 à 18h09

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Tiens, je ne pensais pas que Tagame connaissait Yuri on ice.

Cyril91

De Cyril91 [149], le 21 Mai 2017 à 08h27

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Merci pour cette interview très intéressante ^_^
J'ai hâte que le tome 4 sorte pour lire la fin >_<

sakura35

De sakura35 [2396], le 20 Mai 2017 à 20h21

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Super interview !

J'ai vraiment hâte que le quatrième tome sorte pour qu'enfin je lise ce manga !

Merci pour cet article ;)

Zeik

De Zeik [304], le 20 Mai 2017 à 19h37

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